Je suis dans un centre d’accueil pour enfants abandonnés. En fin de journée, on me propose de recevoir en consultation trois enfants qui viennent d’y être admis.
Ils arrivent blottis contre la « maman » qui les accompagne. Ils ressemblent à de petits chatons sauvages : apeurés, terrifiés, cherchant désespérément un refuge. Leurs regards expriment un vide insondable, mêlant une infinie tristesse à une peur absolue.
Je m’approche lentement et m’assois à leur hauteur, sans les toucher, en évitant de soutenir leur regard. Instinctivement, ils se serrent davantage contre celle qui les a accueillis.
Je leur parle doucement, avec lenteur. Je souhaite que chacun de mes gestes soit empreint de la plus grande délicatesse, d’une compassion aussi vaste que possible.
Vient enfin l’instant où je peux approcher une main, simplement le dos de ma main, et effleurer l’un d’eux. Les deux autres paraissent encore plus effrayés. Toute la tendresse dont je suis capable est dans ce contact. L’enfant accepte ma présence, mais en me tournant le dos. Il m’autorise alors à poser ma main sur son thorax.
À cet instant, je perçois une sensation totalement inconnue. Un immense rien. Comme un tourbillon plongeant dans un vide sans fin, un gouffre sidéral où toute présence semble avoir disparu. L’absence.
Le temps s’écoule lentement. Peu à peu, les enfants commencent à s’apaiser. Deux de mes élèves cambodgiennes m’accompagnent dans cette consultation. Leur présence, leur douceur, leur féminité constituent une aide précieuse.
C’est alors que je demande d’où viennent ces enfants. Je ne pouvais imaginer la réponse.
La police les avait découverts le matin même, quelques instants avant leur passage clandestin de la frontière. Ils étaient cachés dans un camion qui les emmenait vers un pays étranger.
À cet instant, je comprends que mes mains viennent de toucher l’horreur absolue.
Ces très jeunes enfants étaient destinés à alimenter les réseaux de prostitution, puis, pour certains, au trafic d’organes.
Je connaissais l’existence de ces crimes à travers mes lectures. Mais cette fois, je venais de poser les mains sur le corps de victimes bien réelles, sauvées in extremis.
L’inhumanité d’une telle réalité m’a submergé. J’ai eu la sensation d’étouffer, comme lors d’une crise d’asthme. Cette oppression est restée en moi de longues minutes. Le soir même, puis toute la nuit, mon corps a violemment réagi.
Aujourd’hui encore, en écrivant ces lignes, je sens mon corps s’apaiser peu à peu. Pourtant demeure un profond sentiment d’impuissance.
Ma compassion s’est encore agrandie. Mes mains ont accueilli l’horreur. Les questions sans réponse continuent de me hanter.
Je ne suis qu’un maillon d’une chaîne humaine.
Mais il me revient de témoigner.
Patrick Jouhaud
7 juillet 2026